« La France fait-elle encore société ? », se demandait le magazine Sciences Humaines de septembre… soit quelques semaines avant que ne débutent les émeutes que l’on sait. C’est en effet une question dont la légitimité vient d’éclater au grand jour. Comment en est-on arrivé là ?
Fin de Dieu (Nietzsche), fin de la raison comme valeur suprême (Freud) : le soupçon s’est abattu sur notre civilisation avant même le passage au XX ème siècle. Et cette « théorie de la fin » s’est poursuivie : fin de l’Homme (Michel Foucault) dans les années 80, fin de l’Histoire (Francis Fukuyama) dans les années 90, fin de l’Humanité et début de la post-humanité (Francis Fukuyama, Peter Sloterdijk) à l’aube des années 2000… De sorte que ce XXI ème siècle commençant, s’il est à la tête d’un grand nombre de fins, peine à saisir ce qui commence.
Jusqu’à présent la France a su, non sans une certaine auto-satisfaction et une bonne dose d’aveuglement, préserver le culte de son « modèle social ». Mais les réalités de terrain sont tout autres. D’abord parce que, qu’on le veuille ou non, la tendance historique dans laquelle notre pays est entraîné est destructrice de lien social. Critères européens de convergence (Maastricht), baisse des impôts : les arbitrages lui sont tous défavorables. C’est ce que l’on appelle la fin de l’Etat providence. En fait de « providence », il s’agit de notre capacité à tenir ensemble, à « faire société » : c’est cela qui est en train de disparaître. Le lien social, incarné en France par la Fonction publique (et donc alimenté par l’impôt), n’a plus le rôle de répartiteur équitable qu’il avait autrefois. Privatiser la santé, c’est refuser de mutualiser le risque avec autrui, c’est refuser le partage et n’assurer que son risque personnel. Le même débat se pose avec la question « Retraite par répartition ou fonds de pension ». Et l’on va bientôt finir par s’apercevoir que la crise des banlieues est contemporaine de la disparition d’éducateurs et de police de proximité dans certains quartiers… par mesure d’économie. Cette disparition progressive du lien social institutionnel cède la place à un réseau de liens informels et éphémères que rien ne vient plus réguler. Retour au « chacun pour soi ».
« Chacun pour soi », c’est aussi ce que doivent se dire les émeutiers de ces dernières semaines. Que voit-on brûler en ce moment dans les banlieues ? Les symboles de l’action publique : les écoles, les crèches, les autobus… Les voitures aussi, mais dont la symbolique a changé : ce ne sont plus les signes ostentatoires de la société de consommation, comme en 1968, que détruit la violence de ces derniers jours : ce sont les signes de la sujétion au monde du travail, du déplacement quotidien de ceux qui prennent leur part active dans la société. Les voitures incendiées n’ont rien de luxueuses : elles sont le symbole modeste du lien entre l’individu et la société.
Devant l’échec trentenaire des politiques d’intégration, l’échec des politiques du retour à l’emploi, l’échec des politiques de la ville (les banlieues sont toujours et encore des lieux de relégation sociale), ce qui reste de lien est désormais pris pour cible systématique. De fait le modèle républicain dont nous étions si fier a atteint sa limite : et le spectre désastreux du communautarisme, aveu d’échec et d’impuissance, est pourtant plus que jamais à l’ordre du jour.
Ce qui est sûr, c’est que la société française va sortir de la crise des banlieues encore un peu plus sonnée qu’elle ne l’était auparavant. Un dose de désillusion supplémentaire, qui vient s’ajouter aux nombreuses couches précédentes. Incertitude, démotivation, sentiment de ne pas avoir prise sur les événements… Incapable de se réformer ni d’imposer ses choix, la France ronchonne dans son coin et laisse passer le train du changement. Pourtant la vivacité citoyenne des associations montre que tout le monde ne baisse pas les bras. Un quart des Français s’engage bénévolement. Mais là encore il faut relativiser : l’action sociale et caritative ne représente seulement que 16% de ces effectifs.
Au-delà des phénomènes connus (exclusion, précarité, pauvreté, relégation), quelles sont les profondes mutations actuellement à l’œuvre ? La formation sociale des individus ne passe plus aujourd’hui par une structure unique (donc unifiante) mais par des liens hétérogènes, des relations temporaires, fluides et fragmentaires. Le savoir est réduit à des data, des données. Le jeu prime sur les enjeux. Le lieu s’est vaporisé. La triade adaptative des sujets socialement intégrés s’effectue en trois temps : connexion (appartenance temporaire) – déconnexion (désappartenance) – reconnexion (nouvelle appartenance temporaire).
Même les mots sont trompeurs : une restructuration ne sert plus aujourd’hui à passer d’une structure industrielle à une autre structure industrielle selon des modalités nouvelles. Elle entend remplacer le système dur de la structure en un système fluide : c’est ce que l’on appelle déjà dans les pays vers lesquels on délocalise à tour de bras « les usines hirondelles », que l’on ouvre et que l’on abandonne au fur et à mesure de la montée des exigences salariales locales. A la loi immuable du contrat social s’est substituée peu à peu la fluidité technologique fondée sur la rentabilité financière à court terme (de ces logiques de courts termes qui rappellent Rousseau, quand il riait des sauvages qui vendent leur lit le matin et se demandent le soir où coucher…)
Mais cette fluidité n’affecte pas chaque individu de la même façon. Certains y sont préparés : capital social, capital de compétences, capital patrimonial. D’autres non. Ce n’est pas qu’il existe une fracture sociale, car pour qu’il y ait fracture encore faut-il que les deux bords, à un moment ou à un autre, n’en aient fait qu’un. Ici il s’agit bien de deux mondes, deux logiques irréconciliables qu’il faut pourtant concilier.
Refaire société.